Sens à Sion

par Bernard COLIN

TERRIEN

Le ciel est bleu, l’air est pur et le soleil gratifie la campagne lorraine d’une agréable chaleur juste tempérée par une légère brise d’été.
Je suis libre, sans obligations, toutes les terres qui m’entourent m’appartiennent et je pourrais même dire que la planète entière est mienne. J’ai vraiment tout pour être heureux, comment alors vous expliquer pourquoi je vais si mal ?
Comment vous décrire l’horrible douleur qui étrille mon corps et mon esprit ?
Je dois d’abord me protéger des insectes. Ils n’ont jamais été aussi nombreux depuis l’arrêt des pesticides et j’ai vraiment horreur des piqûres de guêpes, de moustiques et d’araignées.
Heureusement les arbres et les plantes ne souffrent pas de cette prolifération massive, car ces charmantes petites bêtes possèdent la capacité de s’autodétruire. Il paraît qu’on appelle ça l’écosystème.
La faune et la flore se portent à merveille, la pollinisation fonctionne à la perfection, cette année. Il est évident que les abeilles ne manqueront pas de miel et que les arbres porteront leur pesant de fruits.
Pourquoi devrais-je m’inquiéter ?
Peut-être parce que je me sens horriblement seul.
Il est vrai que les dernières actions du gouvernement ont sûrement trop bien fonctionné. Elles étaient pourtant basées sur de bonnes idées.
Cela a commencé avec l’interdiction des transports fonctionnant à l’énergie fossile non renouvelable. Le peuple a adopté de bonne grâce les véhicules électriques, mais après l’arrêt du nucléaire, il a bien fallu marcher.
Nous ne pouvions plus utiliser les chevaux à cause du puissant lobby des protecteurs des animaux qui avait déjà réussi à nous priver de lait.
L’opinion publique leur avait facilement apporté son soutien tant il est vrai que l’exploitation des vaches contraintes de vivre en éternel état d’allaitement n’était plus acceptable dans une civilisation nouvelle, tournée vers la vérité et le naturel.
Grâce à la légitimité de leur élection au suffrage universel mondial, nos politiciens écologistes ont pu appliquer leur programme, ils ont agi avec célérité et détermination.
La fermeture des usines pourvoyeuses de CO2 a, de suite, provoqué un chômage massif, mais ce qui a aggravé les choses est l’interdiction de l’agriculture intensive. Les hommes se sont retrouvés sans travail et pratiquement sans nourriture.
Les manifestations provoquées par quelques égoïstes insensibles à la protection de la planète ont été promptement et fortement réprimé.
Ces mouvements d’humeur ont pratiquement tous disparu avec l’hiver, le nécessaire rationnement de l’énergie ayant refroidi l’ardeur des derniers opposants.
Sans chauffage, le ventre vide et ne disposant plus de médicaments pour se soigner depuis la disparition de la polluante industrie pharmaceutique, les hommes ont peu à peu disparu de la surface du globe.
Nos chers dirigeants, héros du développement durable, chantres de la biodiversité ont eux aussi payé un lourd tribut à leur cause : ils sont morts de froid, de faim ou de maladie.
La différence principale étant que contrairement à leurs administrés, ils sont morts heureux à l’idée que leur poussière bio puisse servir d’engrais aux plantes et aux petites fleurs.
C’est drôle de penser que du point de vue de la fertilisation des terres, un bon écologiste soit un écologiste mort !

*

Le ciel est bleu, l’air est pur et si je ne suis pas heureux c’est que je vais mourir sans descendance. Je suis le dernier homme sur terre et ma compagne vient de mourir en couches, faute de soins.
Je regarde une dernière fois le vieux bouquin de voitures que j’avais réussi à sauver, en le cachant sous la couverture d’un livre de Nicolas Hulot et je pleure cette vie perdue en criant :
— Terrien, t’es rien !

 

 

Sens à Sion

© Les éditions REBELYNE - 2009

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