Romane et Bastien

par Bernard COLIN

Ceux qui fréquentaient Bastien ne le reconnaissaient plus ; terminée sa bonne humeur habituelle, lui d'ordinaire si bavard ne parlait plus, répondait par oui ou par non, ou bien ne répondait pas.

Ses amis craignaient une maladie ou des ennuis financiers, sa famille s'inquiétait pour son avenir professionnel ; sans Romane il avait l'impression de ne plus exister, de ne plus être lui-même.

Après un mois de torture, Bastien reprit sa correspondance, il envoya à Romane une lettre pleine de tendresse et de compréhension, dans l'enveloppe il glissa une gomme pour qu'elle puisse mieux l'effacer de sa vie, sur la gomme était inscrit : je t'aime.

La réponse ne tarda pas, la lettre était merveilleuse, Romane ne parlait pas de son présent, elle expliquait à Bastien qu'elle ne voulait pas qu'il sorte de sa vie, tes lettres me passionnent, tu peux encore m'écrire, elle ne lui disait pas je t'aime mais cette lettre en forme d'amitié contenait de l'amour, un amour exprimé avec douceur et  réserve, ce n'était pas un cri, juste une caresse.

Cette lettre avait fait naître en Bastien un peu d'espoir, l'espoir d'une reconquête, il attendait avec impatience le jour de leurs retrouvailles ; mais si la vie a tant de saveur c'est bien parce que rien ne va jamais seul.

Comme il l'avait espéré, la récente aventure de Romane n'avait pas duré ; une rencontre dans un train, quelle drôle d'idée ; amoureux des voitures, il n'avait jamais aimé le chemin de fer et ce coup de poignard au cœur était pour lui presque une confirmation du caractère maudit du rail.

De retour à Nancy pour un week-end, Romane l'avait invité au Vertigo seul véritable café-théâtre de la ville, la perspective de cette soirée l'avait transporté ; dans sa tête dansaient des rêves d'avenir.

L'espoir était comme une flamme et Romane souffla doucement dessus quand elle lui dit très calmement : Cette histoire ne pouvait pas marcher, ce garçon n'était pas digne de confiance, je l'ai remplacé par quelqu'un de plus mûr, sans amour, juste pour être moins seule.

Bastien la regarda interloqué, il eut l'impression de s'écraser dans le vide.

Comme il aurait aimé lui en vouloir, agir comme il le faisait à vingt ans avec les filles, la quitter immédiatement en se disant qu'elle n'en valait pas la peine, à cette époque la rancœur et l'orgueil remplaçaient la souffrance.

Mais avec elle c'était impossible, elle lui parlait d'un autre et ils en riaient ensemble en se tenant par le bras, ils ne savaient pas de quoi ils riaient ; de cette drôle de situation ou parce qu'ils venaient de se tromper de rue pour la troisième fois.

Dans l'auto Bastien ne riait plus, il dit à Romane : Pourquoi faire l'amour à ceux qui ne t'aiment pas et que tu n'aimes pas, tu crois profiter mais c'est toujours ton cœur que tu blesses ; on ne peut pas vivre en se protégeant de ses sentiments.

Il se tut car il l'avait touchée, bien sûr il voulait la faire réagir, mais dans ses beaux yeux noirs, une larme imperceptible montrait qu'il lui faisait mal.

Lui faire mal, lui était insupportable, après tout qu'importait cet épisode de la vie de Romane, puisqu'elle ne l'aimait pas, cet homme n'était pas un rival, il n'existait pas ; voilà tout.

Romane et Bastien

© Les éditions REBELYNE - 2004

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