Le Parfum des Anges
par Patrick GODARD
«… Une brise tiède de nuit d'été s'engouffre sous ma chemise. Tout près, un train martyrise ses rails dans un crissement infernal. Je longe le square, ma voiture n'est plus très loin. J'ai terminé ma journée de boulot, je flâne, je rêvasse, je ne suis pas pressé de retrouver ma ronflante rombière. J'ai le nez dans les étoiles, mes narines se dilatent à l'extrême, elles goûtent ce petit vent qui apporte la promesse d'une pluie bienfaisante et réparatrice. Je choisis de traverser le square au milieu duquel un joli carrousel, flanqué de quatre vieux pins, essaye de conférer à la ville un air guilleret. J'aime cette odeur, l'essence de pin me rappelle mes jeunes émois. Je m'arrête un instant pour jouir de ces pures émanations de bonheur lorsque je décèle un parfum troublant, presque… Familier. Une délicieuse chaire de poule m'électrise le cuir et un picotement caractéristique me chauffe le bas-ventre. Je fais le tour du carrousel et tombe nez à nez avec un clochard à moitié ivre. Surpris, l'être ignoble sursaute et hurle de terreur. Dans sa cuite, il me juge inoffensif et bien vite me demande une petite pièce et une clope. Pas de pot, Jean-René, je ne fume pas. Quant à ma petite monnaie, la machine à café de l'usine l'a avalée. J'ai envie de le lui dire, mais aucun son ne sort de ma bouche. Je suis figé, statufié plutôt et… Froissé, car l'exquise fragrance, la preuve tangible de l'existence des anges, émane de sa personne. Un raz-de-marée de fiel m'inonde, comment diable, un être aussi repoussant peut-il connaître le secret des anges ? Non seulement cette raclure le connaît, mais il le possède. L'infâme pourriture s'en nourrit-il ? Croque-t-il de l'angelot ! ? L'extrait de bitume renouvelle sa requête, alors, je sors mon Opinel que je garde toujours dans la poche de mon pantalon et je me jette sur lui. Il n'y a pas de bataille digne de ce non, je ne mets pas longtemps pour lui trancher la gorge. C'est à peine s'il émet un pitoyable petit couinement de souris. Le plus dingue, c'est que je suis complètement conscient de mon acte, mais mon sexe me fait atrocement souffrir. Il faut que ça cesse. J'ai pris la misérable vie de cet empafé avec jubilation, malheureusement avec sa vie, l'odeur des anges aussi a disparu. Par quel sortilège ? Je n'ai pourtant pas été victime d'une hallucination olfactive ? Il faut que j'en aie le cœur net. Je le saisis sous les aisselles et le tire tant bien que mal à l'intérieur du carrousel, il doit sûrement rester encore un peu d'élixir. Le vieux cuir tanné de l'imposteur résiste aux assauts de la lame de mon petit Opinel. Même dans la mort, les clodos sont coriaces ! Finalement ses viscères s'échappent de son abdomen comme un jaune d'œuf d'une coquille brisée, mais même là, les bouffées célestes et leurs enivrantes vapeurs ont disparu. Désespéré, j'enfouis mes mains dans ce magma puant à la recherche d'un indice, d'une trace, de quelque chose, mais je les retire souillées d'humeurs viscérales, toujours bredouilles. Je tremble de tout mon être, je porte mes mains à ma bouche avec l'infime espoir de dénicher l'enivrant fumet de l'élixir des Dieux, mais là non plus, ça n'a pas la saveur de ma juvénile expérience. C'est plus corsé, un peu comme si on comparait la relative douceur du porc aigre doux à la Vietnamienne à celle infiniment plus poivrée du sanglier grand veneur à la Française ! L'évidence se fait jour dans mon esprit, pas de doute, je suis devant la dépouille d'un exterminateur d'anges. Son âme s'est envolée avec les effluves angéliques qui le recouvraient d'un suaire délateur. Il faut que je me délivre, que je me soulage, que je l'humilie. Je suis à la fois avocat et juge des anges, je le condamne. Je libère mon sexe, raide comme un doigt accusateur et me masturbe sur ses restes fumants. Jouissant, je jure d'éliminer tous les responsables de l'holocauste divin qui croiseront ma route… Fondu au noir. Le mot « fin » se détache de l'écran en lettres sanguinolentes, elles s'enroulent autour de moi, j'étouffe, j'hurle… » …Et j'hurle encore assis dans mon pieu, les projos exorbités, le souffle court. Ça, c'est de la projection ! Au lieu de trouver le sommeil, me voilà ragaillardi. L'évocation de ce moment magique m'émeut jusqu'à mon ultime extrémité. Je vais la réveiller et lui proposer la botte, sait-on jamais, ça pourra peut-être m'aider à m'endormir ? Mais comment fait-elle pour ronfler avec tant d'ardeur alors qu'une telle charge émotive se répand autour d'elle ? Mystère. |
Le Parfum des Anges
© Les éditions REBELYNE - 2006
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