Meurtre à Haroué

par Rémy de BORES

Malthus Crombert a appris l’événement par Amandine, l'exquise boulangère aux grands yeux de jade, qui distribue les potins entre deux baguettes et réserve les histoires les plus croustillantes à ses meilleurs clients.
Le détective amateur est aussi original et suranné que son habitation. Habillé chaudement, hiver comme été, il déteste les courants d’air et se méfie du vent, de la pluie, de la neige, du verglas et même des petites matinées fraîches d’avril.
Il habite une maison bourgeoise à un étage, rue de l’abbé Harmand, due au crayon de Weissenburger, arborant trois fenêtres décorées par Gruber, une porte mêlant chêne, fruitiers et verre fondu, attribuée à Majorelle, et un toit d’ardoises verdies.
Dans les années quarante, un original a fait ajouter une folie : une tour octogonale en brique surmontée de tuiles peintes, au beau milieu de l’édifice, sorte de clocher païen. Nul ne sait dire si l’ensemble est embelli ou alourdi par ce rajout, mais cette maison mérite d’être aussi connue que le Château des Beauvau-Craon dû au génie de Boffrand.
 Malthus Crombert a acheté l’immeuble et les dépendances au début des années soixante et a aménagé l’intérieur avec passion, entassant quantité de meubles art déco en essences fruitières et quelques pièces plus contemporaines. Les rares visiteurs admis céans vantent l’escalier de marbre blanc, les trois cheminées monumentales et la lumière pastel qui baigne le grand salon.
L’homme a eu un peu de mal à s’intégrer à cette population à la fois rurale et bourgeoise, où les maisons se transmettent habituellement par filiation ou cousinage et où un enfant né à la maternité de Nancy fait déjà figure d’étranger. Lui, le petit juif discret, mais élégamment habillé, se sentait un peu exclu des cercles d’alliances ancestrales. Petit à petit, il a fini par être connu, reconnu, salué puis invité en certaines occasions.
Partagé entre le judaïsme tiède de son père et le christianisme exacerbé de sa mère, il a été élevé dans une prudente laïcité. Croyant sans être dévot, il respecte autant les fêtes chrétiennes que juives, assistant à une messe de mariage au lendemain de Kippour, ou à la première communion du jeune voisin, pendant Pessa. Réfractaire aux dogmes trop rigides des deux religions, il s’interdit peu de chose.
Grand amateur de bière, de jolies femmes, avec une préférence pour les jeunes orientales, et de bonne chère, il ne refuse jamais un repas ou même un buffet pour peu qu’il y trouve une Abbaye, une Pils, une Stout, une Lager ou l’autre boisson pétillante dont il raffole : du champagne.
Ses péchés sont tous écrits dans sa chair, dans son visage rond, dans ses joues roses et son ventre en tonnelet. Ses petites lunettes cerclées d’or lui servent de prétexte lors de ses longues réflexions ou lorsque son interlocuteur pose une question à laquelle il ne souhaite pas répondre. Il sort alors un petit carré de soie noire et frotte ses verres avec infiniment de délicatesse jusqu’à ce que tout le monde ait oublié le propos initial.
 Malthus Crombert remercie chaudement Amandine pour le renseignement, ramasse sa baguette à l'ancienne et dirige ses pas vers les Landres pour renifler la situation à la source.

 

Meurtre à Haroué

© Les éditions REBELYNE - 2009

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