La nièce de...
par Suzy Le BLANC
C'est un homme usé et résigné, mais qui pense souvent à ses bambins. Il s'est retrouvé seul en pleine guerre avec trois enfants sur les bras et malgré sa peine, a été dans l'obligation de les confier à sa famille. Il avait pourtant une grande maison dans la banlieue de Bordeaux et une usine qui a été réquisitionnée par les Allemands en 40. Il s'est réfugié avec femme et enfants à Bergerac en Dordogne auprès de ses beaux-parents. Il n'avait pas prévu l'arrivée de Liza. La guerre lui a ravi sa femme et sa situation. Il s'est retrouvé seul. La séparation d'avec ses enfants l'a profondément affecté. Son fils aîné avait douze ans, et ses filles huit ans et un an et demi. Il n'a pas vu sa petite dernière depuis presque neuf ans. Premièrement, le voyage long et peu sûr dans cette période de guerre ne l'a pas incité à se rendre dans sa famille. Ensuite, il a dû travailler dur et économiser l'argent de la pension versée à ses sœurs qui ont bien voulu prendre en charge l'éducation de ses enfants. Issu de la bonne bourgeoisie qui à cette époque n'accepte pas sa situation, il n'a pas non plus été souvent invité au Pays Basque. Par principe ou par éducation religieuse, une séparation et un divorce ne sont pas de mise dans le clan familial. Enfin, sa situation financière n'est pas brillante. Il en ressent parfois un peu de honte lui qui, avant la guerre, avait les moyens et une belle maison. Jean, sa lettre à la main, se revoit avec sa Liza dans les bras, tout seul au milieu de la cuisine, là, à la même place. Elle était si fragile, si attendrissante sa petite fille. Un soir en rentrant du bureau, il l'a retrouvée endormie dans un couffin, ses langes tout mouillés, ses petits poings serrés. Elle avait fini par s'assoupir. Ce jour-là, Jean est resté tellement désemparé, ne sachant pas comment s'y prendre avec ce bébé. Puis c'est lui qui a préparé son biberon, c'est lui qui a changé ses couches et qui l'a veillé toute la nuit. Ému, tremblant, il s'assoit, va chercher un verre d'eau puis relit encore une fois sa lettre. Son cœur bat la chamade, il a du mal à maîtriser ses émotions. Le passé lui paraît à la fois si loin et si douloureux. Il sent son pouls s'accélérer, il a l'impression d'étouffer tant sa poitrine se serre. Il se souvient de ce jour fatidique où il a été obligé de se séparer de tous ses enfants. Que pouvait-il faire d'autre en cette période trouble ? |
La nièce de...
© Les éditions REBELYNE - 2006
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