Derrière la vitre gelée, ce matin-là, elle se revoit franchissant la
grille de l'immense domaine, très impressionnée par la magnificence du
lieu. Le jardin à la française, le bâtiment immense et majestueux, avec
sa façade éclairée de mille feux par la magie de fée Électricité, qui
fit apparaître quelques fantômes courant derrière les fenêtres, elle en
fut fort impressionnée.
Cette résidence des comtes de Dreux reste fascinante pour une enfant
de son âge. Les tours du château qui se reflètent en contrepoint sur l'immense
allée bordée de gigantesques massifs d'hortensias, de magnolias et de
rhododendrons. Tout ici lui paraît alors grandiose, le hall d'entrée,
l'immense escalier de pierre qui monte aux étages, les couloirs longs
et larges et la multitude de pièces qui s'enfilent côte à côte comme un
chapelet de pierres précieuses.
Magali est arrivée seule dans la première lueur du jour, l'heure où
les fantômes s'enfuient, le cœur battant, la tête pleine de rêves et d'espoir.
C'est la première fois qu'elle va être employée de maison.
Cette première journée est restée gravée dans sa mémoire. Elle a fait
le tour des communs, a été présentée à Maria la cuisinière, Anna la femme
de chambre chargée du linge, Josiane qui gère l'intendance, Annie au service
pour les repas et Alphonse le jardinier. Mais surtout c'est la directrice
de cette grande demeure qui fait office de maison de retraite qui l'impressionne
ce jour-là, pourtant ce n'est pas si facile de l'émouvoir car elle s'est
aguerrie à toutes les surprises de sa jeune vie. Elle a surtout appris
à cacher ses sentiments, elle prend les événements avec philosophie. Le
sourire est sa plus grande parade, et puis l'insouciance de sa jeunesse
fait le reste.
Ce jour-là elle a déambulé toute la matinée, derrière cette femme à l'air
sévère, visitant les chambres et l'imposante salle commune où se retrouvent
les pensionnaires l'après-midi, le grand salon, les cuisines. Longeant
les interminables corridors, elle suit son guide, sans prononcer une parole.
Celle-ci lui lance de temps à autre juste quelques mots secs pour lui
indiquer ses tâches à venir. Et puis est venu le soir, ou elle s'est retrouvée
seule, à la tombée de la nuit, marchant d'un pas traînant vers la maison
de sa tante. La journée a été harassante, elle est un peu fatiguée mais
heureuse d'avoir un travail et d'échapper à la solitude.
Très vite elle est devenue la mascotte du personnel du château, toujours
de bonne humeur, travaillant sans rechigner aux tâches les plus ingrates.
Dès les premiers jours, elle va tour à tour aux cuisines à l'épluchure
des patates, frotter le parquet des couloirs, porter les petits-déjeuners
dans les chambres, ranger le linge dans le dressing, compter les draps
et les serviettes, sous l'œil attentif de Maria, Anna ou Josiane et Annie.
Ces journées sont rythmées par l'imposante horloge comtoise qui carillonne
toutes les heures au fond du couloir, et par la grosse cloche à l'entrée
qui sonne tous les midis et tous les soirs à six heures pour appeler les
résidants qui se promènent dans le parc pour les repas.
Magali s'adapte très vite, car depuis son plus jeune âge, on l'a souvent
sollicité pour toutes tâches ménagères, elle en a l'habitude. Elle est
jolie, gaie, sympathique, elle plaît. Ici, elle sera rémunérée pour son
travail, ce seront ses premières fiches de paye. C'est nouveau pour elle.
Toute la journée elle est entourée de personnes âgées, vieillissant plus
ou moins bien, pas vraiment faciles, qui très souvent ronchonnent, tantôt
aimables, tantôt agressives, alors il faut garder le sourire, ne pas répondre,
mais elle se sent bien, indépendante.
Un jour, on l'envoie au premier étage - Chambre 37 - Anolia comme on
la nomme, est malade. C'est une petite femme, un peu voûtée, fragile,
toute menue, qui parle tout doucement. Discrète, un peu effacée, souvent
silencieuse, elle est différente. On la sent souvent rêveuse, un peu absente,
loin de tout...