Le Septième Jour

par Suzy Le BLANC

Derrière la vitre gelée, ce matin-là, elle se revoit franchissant la grille de l'immense domaine, très impressionnée par la magnificence du lieu. Le jardin à la française, le bâtiment immense et majestueux, avec sa façade éclairée de mille feux par la magie de fée Électricité, qui fit apparaître quelques fantômes courant derrière les fenêtres, elle en fut fort impressionnée.

Cette résidence des comtes de Dreux reste fascinante pour une enfant de son âge. Les tours du château qui se reflètent en contrepoint sur l'immense allée bordée de gigantesques massifs d'hortensias, de magnolias et de rhododendrons. Tout ici lui paraît alors grandiose, le hall d'entrée, l'immense escalier de pierre qui monte aux étages, les couloirs longs et larges et la multitude de pièces qui s'enfilent côte à côte comme un chapelet de pierres précieuses.

Magali est arrivée seule dans la première lueur du jour, l'heure où les fantômes s'enfuient, le cœur battant, la tête pleine de rêves et d'espoir. C'est la première fois qu'elle va être employée de maison.
Cette première journée est restée gravée dans sa mémoire. Elle a fait le tour des communs, a été présentée à Maria la cuisinière, Anna la femme de chambre chargée du linge, Josiane qui gère l'intendance, Annie au service pour les repas et Alphonse le jardinier. Mais surtout c'est la directrice de cette grande demeure qui fait office de maison de retraite qui l'impressionne ce jour-là, pourtant ce n'est pas si facile de l'émouvoir car elle s'est aguerrie à toutes les surprises de sa jeune vie. Elle a surtout appris à cacher ses sentiments, elle prend les événements avec philosophie. Le sourire est sa plus grande parade, et puis l'insouciance de sa jeunesse fait le reste.
Ce jour-là elle a déambulé toute la matinée, derrière cette femme à l'air sévère, visitant les chambres et l'imposante salle commune où se retrouvent les pensionnaires l'après-midi, le grand salon, les cuisines. Longeant les interminables corridors, elle suit son guide, sans prononcer une parole. Celle-ci lui lance de temps à autre juste quelques mots secs pour lui indiquer ses tâches à venir. Et puis est venu le soir, ou elle s'est retrouvée seule, à la tombée de la nuit, marchant d'un pas traînant vers la maison de sa tante. La journée a été harassante, elle est un peu fatiguée mais heureuse d'avoir un travail et d'échapper à la solitude.

Très vite elle est devenue la mascotte du personnel du château, toujours de bonne humeur, travaillant sans rechigner aux tâches les plus ingrates.
Dès les premiers jours, elle va tour à tour aux cuisines à l'épluchure des patates, frotter le parquet des couloirs, porter les petits-déjeuners dans les chambres, ranger le linge dans le dressing, compter les draps et les serviettes, sous l'œil attentif de Maria, Anna ou Josiane et Annie. Ces journées sont rythmées par l'imposante horloge comtoise qui carillonne toutes les heures au fond du couloir, et par la grosse cloche à l'entrée qui sonne tous les midis et tous les soirs à six heures pour appeler les résidants qui se promènent dans le parc pour les repas.
Magali s'adapte très vite, car depuis son plus jeune âge, on l'a souvent sollicité pour toutes tâches ménagères, elle en a l'habitude. Elle est jolie, gaie, sympathique, elle plaît. Ici, elle sera rémunérée pour son travail, ce seront ses premières fiches de paye. C'est nouveau pour elle. Toute la journée elle est entourée de personnes âgées, vieillissant plus ou moins bien, pas vraiment faciles, qui très souvent ronchonnent, tantôt aimables, tantôt agressives, alors il faut garder le sourire, ne pas répondre, mais elle se sent bien, indépendante.

Un jour, on l'envoie au premier étage - Chambre 37 - Anolia comme on la nomme, est malade. C'est une petite femme, un peu voûtée, fragile, toute menue, qui parle tout doucement. Discrète, un peu effacée, souvent silencieuse, elle est différente. On la sent souvent rêveuse, un peu absente, loin de tout...

 

Le septième jour

© Les éditions REBELYNE - 2009

www.rebelyne.com