Jeux de Dames

par Rémy de BORES

Elles ont des milliers de choses à se dire, des millions de questions à poser, pourtant elles restent silencieuses se parlant du bout des yeux, s'exprimant du bout des doigts. Le ciel est menaçant et l'automne est déjà arrivé au cœur des montagnes, mais elles préfèrent le calme du parc à la chaleur du hall. Elles chassent les feuilles flétries tombées sur le banc d'un cabinet de verdure et se risquent à un baiser qui les enflamme, leurs mains se cherchent, se trouvent, puis s'égarent au hasard des corps consentants. Non loin, un merle pousse son trille qui les sort de leur hébétude. Elles rejoignent à pas lent le bâtiment en se tenant par la main. Seule Mimi, dans sa cage, les trouve touchantes. Les valises de Laura sont encore dans le hall, les deux factotums ont fort à faire avec toutes ces nouvelles arrivantes. Elles attendent donc silencieusement dans le salon de lecture. Elles restent main dans la main, les yeux dans les yeux et se sourient en savourant d'avance l'instant où elles seront seules dans la tiédeur de leur chambre. Les valises sont montées et c'est presque cérémonieusement qu'elles prennent l'escalier vers le deuxième étage comptant chaque marche. Le va-et-vient des autres pensionnaires ne leur permet pas l'intimité et le recueillement qu'elles souhaiteraient. Enfin, elles franchissent le seuil et ferment la porte sur l'agitation extérieure. Les trois valises de Laura sont empilées contre l'armoire, la rouge, celle qui contient ses vêtements d'hiver est au-dessus. Elle voudrait parler de ses trésors, elle voudrait les montrer à Sophie, elle voudrait les lire avec Sophie. Mais quelque chose de plus impérieux l'en empêche. Elles sont debout face à face. La blonde est obligée de lever la tête pour regarder les yeux de la brune. Elles sont vêtues toutes deux d'une robe toute simple, serrée au cou et à la taille et zippée dans le dos pour Laura, décolletée en carré et boutonnée devant pour Sophie. Les mains s'affairent, fébriles, empressées. La robe de Laura tombe la première, révélant son corps nu, ni soutien-gorge, ni culotte, tant d'impudeur surprend un peu Sophie qui perd elle aussi sa robe, aussi nue que sa compagne que cela n'étonne pas. Elles se contemplent un instant puis elles échangent un long baiser tendre où chaque partie du corps participe peu ou prou. La cloche du dîner retentit, mais elles en ont cure. Elles ont la fièvre, une fièvre vieille de deux mois, une fièvre qu'elles ont entretenue patiemment, passionnément. Cette fois encore, les bouches et les mains s'arrêtent au bord de l'irréparable dans un  mélange de bonheur, de soulagement et de regrets. Lorsqu'elles s'endorment, longtemps après, c'est dans le même lit, lovées, emboîtées, emmêlées, si étroitement serrées qu'elles n'occupent même pas tout l'espace de l'étroit lit d'enfant.

Au matin, elles s'éveillèrent baignées de sueur avec une faim de loup. La douche était trop étroite pour leur permettre de la prendre en commun, ce qu'elles regrettèrent un peu, mais n'empêcha pas la grande de savonner la petite et réciproquement, faisant ressurgir de nouveaux désirs. Elles s'habillèrent enfin pour se rendre à la salle à manger. À quatre jours de la rentrée, seule une cinquantaine de jeunes filles étaient présentes, à peine la moitié ayant revêtu l'uniforme. Sophie et Laura étaient de celles-ci. Les aréoles violacées de la brune dessinaient deux tâches sombres sur le tissu du corsage, trahissant son absence de sous vêtements, ni l'une, ni l'autre n'ayant vu l'utilité d'en porter. Cette tenue provocante fit au moins un heureux, l'aide-cuisinier, doté d'un pantalon et d'une chemise propre, promu serveur en salle, qui ne quitta pas un instant des yeux la poitrine magique de l'Orientale.

Jeux de Dames

© Les éditions REBELYNE - 2004

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