Des réunions de candidats au départ étaient
organisées dans ces villages d’Italie méridionale où une main-d’œuvre
abondante, jeune, dynamique et déterminée se tenait prête à partir. Un
représentant de la mairie annonçait sur la place au porte-voix et en patois
pour être sûr d’être compris :
« Aujourd’hui nous avons reçu pour la France six demandes
d’ouvriers qualifiés en bâtiment, c’est pour l’Est de la France près du
Luxembourg et de l’Allemagne, ce sont des contrats d’un an renouvelables,
le voyage aller est payé. Que ceux qui sont intéressés se mettent sur
la file de droite pour la visite médicale et les formalités de départ
! Nous avons également trois demandes pour l’Allemagne… »
Gino n’écoutait plus la suite, il avait fait un signe
de la main et s’était mis dans la file de droite – son frère était déjà
dans l’Est de la France !
Dès lors mon destin était jeté, pour un simple pas à
droite de quelques dizaines de centimètres, je naîtrai dans la Lorraine
industrielle des années cinquante, bonjour la France.
***
Le lendemain matin à sept heures, après
avoir avalé son thé vert à la menthe et fumé sa première cigarette, celle
de la journée qu’elle appréciait par-dessus tout, Laura composa le numéro
de l’hôpital. Elle espérait qu’il n'était pas trop tôt. À la deuxième
sonnerie quelqu’un décrocha.
« Centre hospitalier universitaire, service de neurologie, bonjour. Que
puis-je pour vous ? lança une voix féminine.
- Bonjour, je suis l’épouse d’un de vos patients, le professeur Demange
a demandé que je le rappelle dès que possible. Peut-être est-il déjà arrivé
? répliqua Laura pour aviser clairement qu’il s’agissait d’une démarche
concertée et ne pas être barrée par la secrétaire médicale.
- Patientez quelques instants madame, je le cherche. »
Moins d’une minute plus tard le professeur Demange prenait l’appareil :
« Oui allô ! Laura ? C’est Jacques, enfin je veux dire le Professeur Demange,
mais appelez-moi Jacques ce sera plus simple. Alors ces vidéos ? Votre
première impression ?
- C’est complètement fou ! D’où les tirez-vous ? Qui vous les a fournies
? Il s’agit de pure fiction, qui sont les protagonistes qui se prêtent
à ces tournages ?
- Vous n’y êtes pas Laura. Y avez-vous reconnu des personnages, des lieux,
des ambiances ? demanda Jacques qui manifestement attendait confirmation
d’éléments qu’il pressentait déjà.
- Évidemment, j’y ai reconnu tout ça à la fois, répondit Laura avec la
voix chargée d’émotion. Vous imaginez l’épreuve, combien c’est lourd pour
moi ! Heureusement que je n’y ai pas associé les enfants. J’ai visionné
des images de mon mari à sa naissance, à l’âge de six mois, de trois ans,
j’avais déjà vu des photos de lui à ces périodes chez ma belle-mère Giulia
; à ce propos on y voit aussi mes beaux-parents jeunes, on revit leur
arrivée et installation en France, on ressent les joies et les peines
qui devaient animer leur quotidien. Mais avant d’aller plus loin j’exige
de comprendre, comment réalise-t-on ces vidéos, vous vous rendez compte
que la photographie existait à peine à l’époque, qu’elle n’était accessible
qu’à une certaine classe sociale, alors un film !
***