Un Centaure Mécanique

par Bernard COLIN

Entraînant la plupart de mes copains dans une équipée sauvage faite de courses poursuites improvisées dans les petites rues calmes de la cité, je réussis à nous mettre à dos toute la population en moins d'un été de vacances scolaires.

L'aventure étant trop belle, nous avons choisi l'escalade, les cyclomoteurs-sport à boîte de vitesses ont remplacé les mobylettes et dès le permis de conduire en poche nos montures ont eu quatre roues.

Jacques obtint son précieux carton rose en juillet, deux mois jour pour jour après mon succès ; cela méritait bien une fête et nous avions décidé de faire les choses en grand en réunissant la bande au complet autour d'un gigantesque repas, ce projet fût grandement facilité par le départ en vacances des parents de Jacques qui avaient fort imprudemment confié la garde de leur maison à leurs trois fils.

Nappe blanche, porcelaine et grands vins, la volonté de fêter l'événement de façon bourgeoise semblait évidente, peut-être pour marquer une vraie différence avec notre manière de vivre habituelle.

Pressentant de possibles excès j'avais sagement remisé ma voiture au garage et m'étais rendu sur les lieux de l'événement au guidon d'un Solex à petites roues ; cette version snob du vénérable Vélosolex tenait à la fois du jouet et du scooter miniature, c'est-à-dire qu'il était presque aussi amusant que le premier, mais certainement bien plus dangereux que le second.

La fête commença dans la bonne humeur, les discussions tournaient autour des performances des différents modèles de voitures et sur les mérites des principaux pilotes de rallyes, la routine en somme !

Le problème surgit au milieu de la soirée, aucun d'entre nous n'ayant l'habitude de boire de l'alcool, les bouteilles de vin posées sur la table étaient restées bouchées, toutes à l'exception d'une bouteille de vin blanc que Jacques avait vidée petit à petit sans vraiment s'en rendre compte.

L'alcool ayant fini par agir, il poussa d'un seul coup un hurlement terrifiant, ouvrit brutalement toutes les fenêtres et installa sur le balcon, la chaîne hi-fi en volume maximum pour offrir un concert gratuit de hard-rock à tout le voisinage, mis en joie par la musique, il battit la mesure en détruisant à coups de poing les assiettes en porcelaine du service de ses parents.

Le vacarme produit par cette débauche de décibels incontrôlés ne tarda pas à nous attirer les foudres de la maréchaussée, les voyant arriver de loin depuis le balcon, j'eus le réflexe salvateur de disjoncter le courant au compteur, ce qui plongea immédiatement la maison dans l'obscurité et le silence.

Les deux agents de police de service ce soir-là descendirent de leur camionnette et regardèrent la maison d'un air dubitatif ; un pavillon cossu toutes fenêtres ouvertes, aucune lumière, un silence de mort malgré la dizaine de cyclosports et de voitures rangées le long du mur, cela leur semblait bien étrange, leur attention fut soudainement attirée par la Malaguti d'Olivier, en effet la machine était mouillée de la selle aux pneus et cela ne pouvait être normal puisqu'il n'était pas tombé une seule goutte d'eau sur la Lorraine depuis au moins un mois, craignant une fuite d'essence ils s'approchèrent de l'engin pour respirer de plus près une éventuelle odeur suspecte, mal leur en prit, car cela ne faisait guère plus de cinq minutes que Jacques venait de soulager sa vessie sur l'infortuné véhicule.

Les deux hommes n'imaginaient certainement pas qu'au même instant nous étions quatre à essayer de maîtriser Jacques qui voulait absolument sortir pour leur casser la gueule, malgré tous nos efforts il réussit quand même à se dégager de notre emprise et éclata d'un revers de main, la vitre du sous-sol où nous étions réfugiés, les policiers, pensant peut-être qu'une arme allait les viser, coururent vers leur J7 et disparurent dans la nuit.

 

Un Centaure Mécanique

© Les éditions REBELYNE - 2006

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