Body-Bordel

par Patrick GODARD

De bon matin, au chant étrange d’une bande incroyablement dense d’étourneaux qui ruinait les derniers espoirs d’une hypothétique récolte, James Reeferson traversait sans se presser le champ de blé, sans pousses, sans blé, de Théophile Soulier. Les terres sentaient déjà les céréales ruinées, le pain cuit, la misère. Ses pas soulevaient des minis nuages ocrés d’une terre à l’agonie, une terre ensemencée redevenue vierge, une terre d’avortement, qui ne donnera pas plus de blé qu’un pire avril (merci Jacques !).
James n’était pas dans une forme olympique, quelque chose le gênait aux entournures, qui le freinait dans sa quête, lui pesait sous les semelles… C’était la toute première fois qu’il était séparé de ses frangins.
Jimmy était parti dans la nuit avec un chargement de came et Jonnah était resté au château avec Van Der Kriek parce qu’un foutu connard de camé s’était fait bouffer les coucougnettes par Jeanne la chienne de Jan. L’incident aurait pu passer dans les pertes et profils si ce n’est que Jean, l’autre clébard de Van Der Kriek, voulant son dû, se jeta sur le pauvre et nouvel eunuque et lui dévora tout ce qui se trouvait entre les yeux et le menton. Là encore, l’incident aurait pu passer inaperçu sauf que la meute de chiens de chasses, entretenue par Jan, sentant que l’hallali était tout proche, se rua sur la pauvre carcasse du malheureux junkie en réclamant sa part. Elle déchiqueta, broya, éviscéra, se disputa les bons morceaux, s’entredéchira et enfin, pour faire bonne mesure, ses membres pourtant habitués à mastiquer ensemble se livrèrent à une guerre canino-fraticide, laissant sur le carreau la moitié de la meute. Jan, vite dépassé par les évènements avait demandé de l’aide à Jonnah afin de policer le secteur. Et c’est ainsi que pour la première fois depuis leur plus tendre enfance, les rejetons de la famille Reeferson ne furent plus en mesure de se parler yeux dans les yeux. Oh, bien sûr Jonnah n’était pas très loin, mais quand même ! James tapota son flingue qui lui meurtrissait l’aisselle, il parvint à esquisser un triste sourire, il n’était finalement pas si seul que ça.
De loin, la bicoque de Théophile Soulier, tous volets fermés, semblait encore assoupie dans le petit matin moite et lourd comme une chapka à Beyrouth, mais plus James avançait dans sa direction, plus son malaise grandissait. Était-ce dû à l’épaisse fumée qui s’échappait de la cheminée ? Faire du feu par une canicule pareille était pour le peu… Incongru. Ou était-ce à cause de la dizaine de clébards efflanqués qui se rôtissaient la truffe au jeune soleil déjà agressif. Théophile, à sa connaissance, n’avait pas de chien ni de chat, ni bête d’aucune sorte d’ailleurs, peut-être une famille de musaraignes et encore ! James fit sauter son flingos dans sa main droite, vérifia le chargeur et contourna la maison par l’Ouest, là où une ombre encore trop jeune pour se charger de l’haleine incommodante du soleil lui offrit fraîcheur et protection. Ici pas de chien devant le perron, juste une petite lucarne, que Théophile appelait pompeusement « fenêtre », qui donnait sur le pseudo salon de ce dernier. James se fondit dans l’ombre salvatrice de la maisonnette, s’approcha de l’œil-de-bœuf qu’on appelait pompeusement « lucarne », tendit son cou… Plongea son regard dans la pièce et il vit… Enfin, il mit une poignée de seconde, une éternité, à appréhender la scène qui s’offrait à ses yeux. Il vit, la plus grotesque, la plus vile, la plus absurde, la plus…Le plus impie des spectacles : Une dizaine de cloches s’ébattaient entre une fondue savoyarde, à l’âtre s’il vous plaît, et une offrande collective des immenses mamelles d’une clocharde d’une demi-tonne bien pesée qui répondait au doux nom de Hilde Raie, mais ça, James ne le savait pas et ne le saurait jamais. Pas plus qu’il ne sut que deux des membres de cette fondue orgiaque s’appelaient Pitit Jean et Omar Amouh dit : « la pince du Caire. » Ni que la fondue savoyarde, la vraie, ne se cuisine pas avec du vin rouge, de mauvaise qualité de surcroît, et qu’une chaussure, fusse-t-elle fabriquée en Italie, n’avait rien à foutre dans un chaudron de fromage. La dernière image que James put appréhender correctement fut la tronche de Théophile Soulier émergeant des flots mammaires de Hilde Raie. Un Théophile soulier heureux jusqu’aux oreilles qui regardait avec insistance le blanc jaunâtre de ses yeux. C’est à ce moment-là que James aurait pu, aurait dû balancer quelques missiles à travers la petite trouée vitrée qu’on baptisait trop largement « Œil-de-bœuf », cela lui aurait donné une petite chance et surtout, donné l’alerte. Non, au lieu de ça, James fit une seconde erreur, un peu trop pour un tueur d’élite, il fit un bon sur le côté alors qu’il aurait dû faire volte face et affronter la mort purulente dans les yeux et là, il aurait encore pu s’en sortir. Si seulement, et là ce n’était pas de sa faute, la petite brise chaudasse de ce petit matin infernal lui avait apporté les fortes effluves caractéristiques de son assaillant, il aurait encore pu s’en sortir, mais quand le sort s’acharne sur une pauvre âme, elle n’a que peu de chance de s’en dépêtrer… Et ce fut une bouteille étoilée vide de son nectar qui vint percuter son occiput, offrant aux cieux courroucés une gerbe de verre brisé teinté de fiel et de carmin.
L’agresseur, un certain Chri-Chri de la Meurthe, moufette parmi les moufettes, grand embaumeur des trottoirs, Maître es élevage de vermine en tout genre, se baissa, ramassa le mini porte-avion portatif de Sir James, entreprit de lui redresser un chouia l’arrière-train… Déboucla le ceinturon de son jean… Abaissa le pantalon et le boxer short jusqu’aux chevilles et… Et introduisit l’énorme canon du flingue dans l’anus complaisamment ouvert de James Reeferson. Ça, comme silencieux on n’a jamais fait mieux ! À peine un pet de lapin, pourtant, en matière de décibels, l’arme de James était capable de rivaliser avec le rire de Denise Fabre, avec le craquement du tonnerre, avec la douce musique d’un marteau piqueur en pleine bourre à cinq heures du mat’, mais aussi, l’effondrement du mur du son, du démarrage de la vieille « Terrot » de ton arrière grand-père, ou encore le craquement des cordes vocales de Lara Fabian etc, etc… Eh bien là, rien ! Ou presque rien, à peine le froissement d’une aile de fée, un soupir de limace gavée de champignon.
Là, je parle du bruit, en revanche au niveau des dégâts ce ne fut pas la même musique. Si le sphincter de James resta bien en place autour du canon, le reste du corps dut subir les outrages de l’énorme dragée lancée à pleine vitesse le long de la colonne vertébrale. Dans sa course folle, elle emporta de-ci de-là des souvenirs douteux, visqueux et sanglants avant de ressortir toute auréolée de sa facile victoire, par la bouche de James figée dans une dernière et horrible respiration, une vaste bouche édentées qui partait du menton à la base du nez. Pendant ce temps-là dans la ch’tiote cabane, loin des préoccupations respiratoires d’une pauvre bouche qui de toute façon ne servirait plus à grand chose, le ballet mammaire de Hilde Raie continuait de plus belle. Badigeonnée de fondue savoyarde de la tête aux pieds, Hilde offrait à tous les gourmets présents de venir tremper son « bout de pain » dans son océan de chair parfumée. Ce qu’ils firent, bientôt rejoint par un Chri-Chri de la Meurthe impassible.
Dehors, grotesque, dans la même posture, le flingue toujours fiché dans son fondement, le corps de James finissait de répandre ses fluides plus si vitaux que ça sur une terre aride et avide d’humidité. Pas si regardante que ça notre bonne vieille terre et même plutôt reconnaissante de lui avoir ôté cet organe vicié qu’était James Reeferson.

 

Body-Bordel

© Les éditions REBELYNE - 2009

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