Elle pensait bien que ce confort du moment ne pourrait être que de
courte durée. La rentrée scolaire n’était encore pas si éloignée et
il manquait toujours tel type de cahier ou la gomme à remplacer parce
qu’elle venait d’être perdue. Elle devait alors se rendre en hâte avec
les enfants au supermarché du centre. Aujourd’hui, elle n’avait qu’une
envie, s’en passer. La journée l’avait épuisée. Elle se consola en pensant
que, Raphaël en CE2 et Nathalie en CM2, c’était plutôt pratique, d’autant
que l’école primaire ne se situait qu’à quelques pas de la maison. Elle
ne devait donc pas s’apitoyer sur son sort.
Elle s’abandonnait ainsi lorsqu’elle les entendit arriver, criant à
en ameuter le voisinage. C’est Nathalie qui, depuis la rue, braillait
des « Maman ! » avec frénésie. Elle se leva alors d’un bond en soupirant.
« Pas moyen d’être un peu tranquille ! » La bouteille d’eau glissa sur
le carrelage laissant un filet d’eau s’échapper du bouchon mal vissé.
Elle pesta en la refermant rageusement.
— Nathalie, ça suffit ! Vous ne pouvez pas rentrer calmement sans vous
battre ? En plus avec ce temps… Vous êtes épuisants.
— Mais maman, c’est pas ça !
— C’est quoi alors ?
Nathalie était en nage, toute rouge, des mèches ondulées de ses cheveux
clairs collées sur le front. Raphaël, lui aussi tout transpirant, se
tenait derrière sa sœur sans rien dire, lançant un drôle de regard,
tout impressionné.
— C’est le monsieur du quatre-quatre, maman ! Il était à la sortie de
l’école. C’est sûr maman, c’était lui.
Sa mère l’écouta, retenant sa respiration, gagnée par une étrange impression.
Elle réfléchissait. Puis, d’une voix douce qui se voulait rassurante pour
calmer ses enfants :
— Mais comment peux-tu être sûre que c’était lui ? On n’a pas réussi
à voir son visage. Tu es vraiment si sûre que c’était lui ?
— Non, maman, j’ai pas vu le monsieur, mais j’ai bien reconnu le quatre-quatre.
Même Raphaël l’a vu, n’est-ce pas Raphaël ?
— Oui maman. C’est vrai. Il était garé devant l’école.
Le regard de Sylvie devint plus noir et étincelant à la fois. Elle attira
ses enfants contre elle comme pour les protéger d’un danger indéfinissable
qu’elle ne réussissait pas à percevoir respirant profondément pour calmer
cette appréhension diffuse. Mais de quoi pouvait-elle avoir peur au
juste ? Elle se faisait protectrice, sentant tout le poids de sa responsabilité
de mère.
Elle résista au trouble qui l’envahissait et entreprit de rassurer chacun,
y compris elle-même.
— Peut-être a-t-il aussi ses enfants à cette école ! On n’a jamais dû
y prêter attention. Voilà tout.
— Peut-être, mais en tous les cas, j’ai jamais vu ce quatre-quatre devant
l’école avant. Ni l’an dernier, ni cette année…
— On peut goûter maman ? J’ai faim.
Il n’en avait pas fallu plus à Raphaël que le ton rassurant de sa maman
pour retrouver ses bonnes habitudes. Sylvie le fixa quelques instants,
s’empêchant de paraître soucieuse. Après un regard en coin à Nathalie
encore mal remise, elle servit aux deux enfants attablés le grand verre
de lait et le pain d’épices.
Sylvie repartit au séjour. Elle avait besoin d’être seule pour chasser
le poids qu’elle avait sur l’estomac. Elle gardait en mémoire la fameuse
sortie au Petit-bois de la Source pour l’anniversaire de Raphaël et
qui s’était soldée par un échec. Elle devait en savoir davantage, en
avoir le cœur net. Ça rimait à quoi ce simulacre de représailles ? Elle
allait en reparler ce soir à Marc. Une décision s’imposait et ils allaient
la prendre ensemble… Oh et puis non ! Marc allait sans doute rentrer
tard de son travail. Ça n’était pas la peine de l’affoler après une
longue journée de travail, et peut-être pour rien. C’est drôle. Ça faisait
pourtant un moment qu’ils ne l’avaient pas revu.
Elle retourna auprès des enfants qui parlaient de tout autre chose et
s’enquit de leurs devoirs. Mais son esprit n’y était pas. Elle ne cessait
de ressasser la présence de ce gros Patrol noir aux vitres fumées qui
venait encore une fois encore d’effrayer ses enfants. Elle sentit à
nouveau l’appréhension la gagner et n’était plus tout à fait à ce qu’elle
venait d’entreprendre. Ça et la chaleur, cela faisait beaucoup. Nathalie
guettait sa mère. Elle la sentait bien perturbée par cette affaire que
chacun espérait pourtant terminée.
— Tu crois qu’il va revenir maman ?
Surprise, Sylvie eut du mal à réaliser. Elle se força à sourire en répondant.
— Ne sois pas ridicule. Tu te doutes bien qu’il a sans doute d’autres
choses à faire que de nous suivre constamment. Et puis, si tu en éprouves
le besoin, je viendrai vous attendre à la sortie de l’école demain.
J’espère juste que je ne serai pas en retard. Sinon, dès que Raphaël
est sorti, rentrez sans vous attarder.
— Tu verras que je ne mens pas, maman, c’est bien lui.
Raphaël gardait les yeux fixés sur un petit livre d’animaux avec les
noms écrits en gros caractères. Sa mère venait de mettre un terme à
la discussion et fit mine de ne plus s’en soucier, consultant le courrier
puis ses comptes sur Internet. Encore une fois, son compte-courant était
dans le rouge et elle allait devoir reverser ce qu’elle essayait vainement
de placer. C’est vrai, il y avait eu les vacances.
La gorge sèche, elle fut bientôt parcourue d’un long frisson qu’elle
ne parvenait pas à dominer. Elle oublia totalement ce qu’elle faisait,
ressentant cette boule puissante lui contracter l’estomac sans pouvoir
donner d’explication. C’est sûr, elle devait exagérer sans s’en rendre
compte avec toujours cette idée en tête : il les espionnait. Mais pourquoi
? L’affaire, au départ, n’était pourtant pas grave. Elle ferma les paupières
avec force, cherchant à chasser ses pensées obsédantes. Ce léger moment
de répit la soulagea. Elle reprit une respiration plus calme, ayant
enfin conscience du ridicule à se mettre dans un tel état pour si peu.
Après tout, peut-être avait-elle l’imagination un peu trop débordante.