47, l'année des anges
Par Rémy de Bores
Une à une les fenêtres s'illuminent, chacun s'interpelle, s'interroge, s'inquiète. Lune au fond de son vallon a ressenti, plutôt qu'entendu, le cri. Elle sait qui le pousse et son cœur saigne ; Naïma également. Le vent tournoyant se joue du cri qui semble venir de partout et de nulle part, mais les deux femmes angoissées ne se trompent pas et convergent vers la rivière, agitées de pensées alarmantes. -J'arrive, mon bébé, n'aie pas peur, hurle l'une. -Hahaiah, mon cœur, je suis près de toi, crie l'autre. Elles parviennent ensemble près du petit être craintif, dont la plainte ne s'éteint pas. La mère couvre l'enfant de ses bras, Lune caresse les cheveux soyeux, d'un geste apaisant. La petite fille hurle toujours son désespoir, de sa voix irréelle, indifférente aux marques d'amour des deux femmes. Les villageois ont enfin trouvé l'endroit du tumulte et un cercle de lumière éclaire la scène. Ils découvrent d'abord Lune et Naïma agenouillées, entourant la sauvageonne, puis, dans l'ombre, une forme sombre allongée près d'elles : un sac terne, en jute épais, jeté près de la rive, à deux pas de la crique favorite de Lune. Moïse s'avance, déjà inquiet de ce qu'il va découvrir ; il s'accroupit doucement, dénoue lentement la cordelette qui clôt le sac, hésite un long instant et rabat le haut, d'un seul geste. Une masse de cheveux pâles scintille dans la lumière mouvante, un petit visage triangulaire au menton pointu, des yeux clairs éteints, des épaules blanches, un torse étroit percé de trois trous d'où se sont échappées des coulées sombres. Du sein de la foule, un couple est accouru. Un nouveau hurlement, plus grave, plus puissant se joint à celui de la fillette. -Leena… Non… je ne veux pas… Non ! La femme n'a jeté aucun vêtement sur sa courte nuisette, dévoilant jusqu'en haut des cuisses des jambes de la même teinte blanche que le corps sans vie. Un homme robuste la retient dans ses bras, l'empêchant de se jeter sur la suppliciée. -Non, Sandra… il ne faut pas… La mère secouée de sanglots s'épanche sur l'épaule offerte ; ils pleurent ensemble, tandis que Moïse ferme les yeux de la victime et rabat le tissu pour dissimuler l'odieux martyr. Murée dans son monde, Hahaiah poursuit son inextinguible lamentation. Lune s'est relevée, laissant Naïma poursuivre seule l'inutile consolation. La magicienne hume l'atmosphère, goûte la nuit, utilise ses précieux dons pour déchiffrer la nouvelle énigme, persuadée de ressentir l'essence du crime, de respirer le fumet de l'assassin. Elle croit le distinguer, portant le sac sur son épaule et le jetant là, comme une chose dont on se débarrasse, un objet devenu inutile, un simple déchet. Elle sait que l'assassin a dégusté son crime, comme d'autre un succulent souper fin, dont ce cadavre n'en est que le relief. Elle ressent dans sa tête le calvaire de Leena, sa peur, sa douleur quand l'homme l'a souillée, sa frayeur quand le couteau a déchiré sa chair et son soulagement quand son cœur s'est arrêté mettant fin à ses souffrances. Moïse confie à Black et un de ses confrères le soin de porter le corps, toujours enveloppé du sac de jute, jusqu'à la maison commune et demeure immobile, ses yeux vides rivés sur le carré d'herbe aplati, des larmes de rage au bord de ses yeux. Hahaiah a enfin cessé sa longue plainte et échappe aux bras douillets de sa mère. Elle arpente à petit pas précieux l'endroit où se trouvait la dépouille, reniflant l'air comme pour en extraire les dernières traces de Leena, les ultimes effluves de sa courte vie. Lune communie avec elle, joignant tous ses sens à la quête de l'étrange fillette et soudain elle l'entend ; pas des mots, pas des phrases, seulement des impressions, des images fugitives, imprécises, de fugaces abstractions où reviennent comme un leitmotiv les notions de désir, possession, meurtre, sang, jouissance. La jeune fille est effrayée par la violence évoquée par l'enfant et avec quelle clarté les évidences sexuelles sont parvenues à son esprit. Peut-être Hahaiah n'est-elle qu'un relais involontaire, un simple amplificateur de pensées, peut-être n'a-t-elle pas réellement conscience du message diffusé par son esprit. Lune tente à nouveau d'enter en contact avec elle, mais c'est fini, la communication est rompue. L'enfant a regagné son univers solitaire et remonte, seule, le chemin rocailleux, ignorante de la foule, sourde aux paroles de réconfort murmurées par sa mère qui la suit comme son ombre. |
47, l'année des anges
© Les éditions REBELYNE - 2005
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