Remy De Bores
1947-
Interview :
47
: l'année des anges est un polar futuriste qui nous mène dans une
petite communauté créée suite aux différents chaos ayant secoué le
monde industrialisé... Et où l'on voit que les vieux démons du rejet de
la différence ressurgisse... Rencontre avec l'auteur
Allan : Avant toute autre chose, j’aimerais que tu te présentes à nos lecteurs.
Remy : Je suis né en 47 (d’où le
titre de mon bouquin en forme de clin d’œil) à Versailles et j’ai vécu
25 ans en région parisienne. En 1968, juste après avoir lancé mes
derniers pavés, je suis devenu informaticien. Depuis j’exerce cette
profession comme concepteur de logiciels de gestion, au point que j’ai
même inventé un mot pour qualifier mon emploi : gestionnicien. Il y a
une telle similitude entre la création de logiciel et l’écriture que je
passe de l’un à l’autre sans même m’en apercevoir. La passion de
l’écriture me vient de l’enfance ; j’ai écrit mon premier roman à onze
ans et je n’ai jamais cessé d’écrire sans même penser un instant être
édité.
Allan : Quels sont les auteurs qui t’ont marqué ?
Remy : Les grands auteurs du XXe
siècle comme Faulkner et Hemingway, et bien sûr, les classiques comme
Hugo et Zola. Et puis tous les grands maîtres de la SF : Van Vogt,
Ballard, Silverberg, Herbert, Pohl, Asimov, avec une mention
particulière pour Vance et une tendresse pour Tolkien qui campe sur la
fragile frontière entre SF et Heroïc. Et bien entendu, plus proche de
nous, l’incontestable chantre du fantastique au quotidien Stephen King.
Allan : En plus d’être auteur, tu es aussi
responsable des éditions Rebelyne. Pourquoi as-tu fait le choix de
créer ta propre maison d’édition ? Que reprochais-tu aux éditeurs déjà
en place ou quel plus veux-tu apporter par rapport à eux ?
Remy : Je suis devenu éditeur par
hasard. Il y a en Alsace Lorraine une tradition millénaire des Marchés
de Noël où les artisans viennent vendre les décorations indispensables
à un sapin digne de ce nom. C’est dans cette atmosphère festive que
j’ai rencontré mon ami Bernard Colin, auteur méconnu, rejeté par quatre
douzaines d’éditeurs. Nous avons longuement discuté entre écrivains
frustrés et nous avons décidé de fonder notre propre maison afin de
faire connaître nos œuvres au commun des mortels.
Je ne reproche rien en particulier aux éditeurs, si ce n’est leur
mercantilisme qui est devenu le moteur de toute économie fut-elle
artistique. La loi du marché veut qu’un produit soit immédiatement
vendable avec un retour sur investissement à très court terme. Cela
n’est possible en littérature que si l’auteur (?) est déjà suffisamment
connu. Je dis parfois, en plaisantant qu’il faut sortir de prison, être
sur le point d’y entrer, avoir été violé ou être soi-même violeur, bref
exister déjà au plan médiatique. C’est rarement le cas d’un auteur qui
débute. Le passage par une petite maison d’édition est donc inévitable.
Alors de là à la fonder soi-même, il n’y a qu’un pas que nous avons
franchi. Nous sommes six auteurs, à présent, regroupé en association.
Allan : Peux-tu nous dire plus sur ce qu’est à ton avis le rôle d’éditeur ?
Remy : L’éditeur est, avant tout, un
être doué d’une patience extrême, psychologue, maternel, attentif à
l’ego de ses auteurs. Plus sérieusement, il doit veiller à la qualité
des ouvrages et faire en sorte de fixer des règles et de les faire
respecter. Les six auteurs de Rebelyne sont de nature et de style
totalement différents. Mon rôle est de faire en sorte de conférer une
unicité à l’ensemble.
Allan : Quelles sont les conditions pour être sélectionné par Rebelyne : comité de lecture, coup de cœur,… ?
Remy : Le recrutement se fait avant
tout sur l’originalité, la volonté d’écrire, le sérieux de
l’engagement, l’individualisme et, un peu paradoxalement, l’envie de
partager une aventure humaine dans la chaleur de l’amitié. Le comité de
lecture est sévèrement ironique. L’auteur qui résiste à notre humour
déchirant est généralement coopté.
Allan : Si je voulais t’interviewer, c’était surtout
par rapport à la parution de 47, L’année des anges courant 2005… Pour
commencer, comment présenterais-tu 47 ?
Remy : 47 c’est, avant tout, une
ambiance où se mêlent deux mondes parfaitement opposés. C’est une
alchimie précise dont chaque élément existe pour qualifier et révéler
un autre élément. C’est un champ clos destiné à servir d’écrin à un
ensemble d’histoires de vengeance qui se croisent, se côtoient ou se
heurtent. Chaque personnage est, de près ou de loin lié à chacun des
autres et participe à la conclusion de cet univers. C’est entre Kafka
et Shakespeare, et c’est à dessein que j’ai choisi ces deux auteurs
prestigieux, pas pour me comparer à eux, mais pour donner une dimension
à ce livre.
Allan : Ce qui est étonnant, c’est que l’histoire
prend racine après des événements chaotiques surgis dans les pays
civilisés… Le livre serait paru un an plus tard, on t’aurait dit que tu
t’étais inspiré des événements des banlieues de la fin d’année
dernière… Étrange coïncidence ou flair ?
Remy : Flair, un peu, analyse,
beaucoup. Il faut revenir à mon métier qui consiste à manipuler des
chiffres et à les ordonner pour faire apparaître des solutions. André
Malraux, plus grand visionnaire encore, a dit « le XXIe siècle sera
religieux ou ne sera pas ». La montée des communautarismes, dont le
point d’orgues se situe le 11 septembre 2001 à New York, n’en est qu’à
ses débuts. Les échauffourées de novembre 2005 en sont le prolongement
bien véniel. Il faut s’attendre, via la coalition inévitable des
Palestiniens avec les intégristes radicaux, sans doute Iraniens, à des
11 septembre en série. Ces événements pousseront, à coup sûr, les
trublions de banlieues (pas seulement en France) à se dresser face au
pouvoir en place. Et ceci ne se cantonnera sûrement pas aux Islamistes.
Chaque communauté a ses propres revendications. (Souvenons-nous des
Utus contre les Tootsis). C’est ce que je décris dans mon ouvrage.
Allan : Un certain nombre d’habitants (ici de France)
ont décidé de rejoindre la campagne : ce retour à la nature est-il une
conséquence probable de la dégradation de la situation actuelle ?
Remy : Je suis moi-même un campagnard
volontaire, bien tranquillement installé dans mon village de 500 âmes,
au milieu des champs et des prairies et j’ai le privilège en sortant de
mon travail de flâner le long du Madon, minuscule affluent de la
Moselle. Après l’épisode des pavés, un certain nombre de mes camarades
sont partis élever des chèvres dans le Larzac, pour montrer leur mépris
de la civilisation. La plupart sont revenus (une fois les chèvres
crevées), mais il y a encore quelques-uns de ces utopistes qui militent
pour une version plus humaine de la société. C’est une solution, mais
ce n’est pas la seule.
Allan : Malgré tout, les préjugés sont loin d’être
bannis… Préjugés et refus de la différence sont-ils inscrits pour toi
dans le génome humain ?
Remy : Ce qui restera à jamais
inscrit dans le génome humain, c’est sa propension à ne pas vouloir
vivre en paix avec son voisin si celui-ci n’est pas tout à fait de sa
couleur. J’entends par là toutes les couleurs, que ce soit celle de la
peau, de la religion, du rang social ou de la politique. Le gène de la
domination est ancré en nous d’une façon indélébile avec celui encore
plus répandu de la connerie (ce n’est pas un gros mot, c’est un fait).
Allan : J’ai été gêné par l’utilisation de termes
trop ancrés dans notre actualité, trouvant le message trop direct,
notamment le terme sarcoflic (même s’il est vrai qu’il n’est que très
peu utilisé) : ne crois-tu pas que l’œuvre de SF doit de se distancer
de l’actualité « présente » tout en étant capable d’alerter sur les
événements possibles de nos décisions actuelles ?
Remy : 2047, c’est dans 40 ans,
maintenant. On parle encore de soixante-huitard, de Dany le Rouge, à la
moindre révolte estudiantine, on reparle de mai 68. C’était il y a 40
ans. La narration commence dans les années 2020, soit dans moins de 15
ans, c’est l’actualité. Quant à ce néologisme qui te choque tant, je ne
te ferai pas l’affront de t’apprendre ce que recouvrait le sigle GIR,
ni de repréciser les conclusions des émeutes de novembre 2005 où le
ministre de l’intérieur a décidé de laisser en place les compagnies de
CRS déployées pour, je cite, « maintenir le calme et protéger la
population ». Le nom officiel de mes sarcoflics est « Brigade pour la
Tranquillité des Population Urbaines », dis-moi, ça ne ressemble pas un
peu ? Sans compter que, si tu relis bien le premier chapitre, tu verras
que le terme « sarcoflic » n’a rien de péjoratif (pas plus que le terme
« flic », actuellement) et qu’il s’applique, entre autre, à des héros
de série TV, comme le sont nos Navarro, Moulin, Maigret ou même les
membres de BRIGAD qui, avec leurs gilets pare-balles, leurs cagoules et
leurs fusils d’assaut n’en sont pas si éloignés. Je ne pense pas que le
public soit encore prêt à accepter une série mettant en scène une
compagnie de CRS… mais nos petits enfants…
Allan : De plus, j’ai trouvé un peu long le lancement de l’action… La mise en place était-elle à ce point nécessaire ?
Remy : Oui… J’ai horreur des romans
qui mettent le lecteur devant le fait accompli sans prendre la peine de
décrire les personnages ou le contexte. C’est une faute de goût.
Tolkien met plus de 200 pages pour mettre en place ses personnages et
ajoute 200 autres pages en codicille pour bien enfoncer le clou. Sans
compter que « l’action » n’était pas précisément mon propos. Un livre
de SF ne doit pas se lire exclusivement au premier degré. De même que
le moindre des polars ne se résume pas toujours au trio
assassin-victime-détective. Il lui faut l’atmosphère, le contexte,
l’historique et au moins un mobile.
Allan : Néanmoins, j’ai lu avec beaucoup de plaisir
ton livre, ce qui montre bien que ces « défauts » à mes yeux ne sont
que broutilles. Quelle a été ta méthode d’écriture ?
Remy : Je suis un peu particulier,
dans le domaine. J’enfile mes chaussures de marche, un K-way et je pars
à l’assaut de la colline en face de chez moi, je marche deux ou trois
heures et je redescends avec des images. Pour 47, j’avais deux visons :
un homme sombre dans un univers sombre parti avec de mauvaises idées.
Pour la pluie huileuse, je revenais d’un séjour professionnel à Arras,
pour l’usine, c’est la fonderie de Neuves-Maisons, en Lorraine, devenue
Neuve-ville dans le roman. L’autre vision était une jeune déesse rousse
assise sous un arbre au bord d’un ruisseau en compagnie d’un chat. Je
suis parti de là. Quand je dis vision, ce n’est pas seulement du point
de vue pictural, c’est aussi quelques phrases déjà élaborées. Quand je
m’assois devant mon écran, j’ai déjà 20 pages dans la tête. Après, les
personnages se mettent à vivre et je n’ai plus qu’à les observer et les
décrire. C’est pour cela que l’ambiance est aussi essentielle. Elle
fait partie du récit. J’ai coutume de dire que ce n’est pas moi qui
écris, mais que ce sont mes mains. Je ne connais jamais la fin. J’en ai
juste une vague idée aux deux tiers du bouquin. Et encore, pas toujours
avec certitude.
Allan : As-tu d’autres projets en cours ?
Remy : Oui. J’écris « Nereïah » un
pur space-opéra, entre Vance et Asimov, avec méchants envahisseurs
avides et gentils autochtones bucoliques, gentilles sorcières et effets
spéciaux. Je promets que si mes auteurs me laissent un peu de temps, ça
devrait être prêt à la rentrée.
Allan : Que penses-tu de Fantastinet ?
Remy : Je ne me suis pas encore fait une opinion, je découvre tout juste le site.
Juste une remarque d’un vieux littérateur : achète-toi un correcteur
orthographique, grammatical et syntaxique, je t’en supplie ! Parce que
: « Il est une qualité que l’on pas accordé sans problème aucun à son
auteur, c’est le style. », honnêtement, je n’ai pas tout compris…
peut-être doit-on lire : « Il est une qualité que l’on peut accorder
sans problème aucun à son auteur, c’est le style. », et là, je te
remercie
Allan : Que peut-on te souhaiter ?
Remy : De vendre un million de 47, traduit en 25 langues comme le regrettable « Da Vinci Code ».
Allan : Le mot de la fin sera :
Remy : Je trouve réducteur d’avoir
axé ta critique sur le seul premier chapitre en laissant 240 pages à la
portion congrue. Cet ouvrage méritait, à mon sens, plus que de le
résumer au seul vocable de « sarcoflic ».
Encore un détail : j’ai pesé chaque mot et j’ai construit un ensemble
cohérent ; ce concept s’adressant au professionnel de l’informatique,
une base de données amputée d’une seule table n’est plus une base de
données, alors par pitié essaye de conserver l’intégralité de mes
réponses.
Oeuvres traitées sur le site :
Interview réalisée par mail en avril 2006 ; Mise en ligne : 26 avril 2006 © 2006 www.fantastinet.com - Tous droits réservés
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